Dans l’univers de James Jean, les membres de Sigur Ros jouent leur musique planante au fond des mers, flottant avec légèreté parmi les coraux, les petites filles font de la balançoire avec des poulpes, et le métro est rempli d’oiseaux. C’est un monde foisonnant, mouvant, en constante évolution, rempli d’une galerie de personnages inouïs.
Il était une fois à Taiwan, le 22 septembre 1979... Ce jour là, à Taipei, vient au monde un petit garçon sur le berceau duquel s’est sans aucun doute penchée la bonne fée du dessin. Ses parents l’appellent James. Lorsqu’il a 3 ans, sa famille part pour les Etats-Unis, New Jersey. Aussi longtemps qu’il se souvienne, il a toujours dessiné. A 13 ans, c'est le coup de foudre pour l’univers des comics, grâce à un numéro de Wolverine prêté par un ami. A partir de là, il hante les rayons de la boutique de comics locale. En grand fan de Jim Lee, il achète tous ses travaux qui lui tombent sous la main. Plus tard avec un petit groupe d’amis rencontrés lors de son cursus scolaire, il auto-publie un recueil de petites histoires appelé « Meathaus ». Après le lycée, il entre pour quatre ans à la School Visual Art de Manhattan, où il obtient son diplôme dans la branche « Beaux-Arts ». Il a alors 22 ans.
Il apprend seul à se servir de Photoshop, et se crée un petit site internet pour exposer ses travaux. Un jour, un ami l’introduit auprès de DC Comics, qui montre peu d’enthousiasme sur le coup. James Jean leur laisse toutefois sa carte de visite. Idée judicieuse. Celle-ci passe de mains en mains, et Vertigo le contacte peu de temps après pour réaliser des couvertures pour Fables, une nouvelle série qui réinvente de façon plus sombre et adulte les contes de fée. Jusqu’à la fin de l’aventure Fables en 2009, il signera en tout 80 couvertures pour cette série qu’il dit inspirante et riche en possibilités artistiques. Chaque couverture est un tourbillon de loups et de fées, de princes changés en grenouilles et d’ogres, de rois et de reines ; une vraie boîte de Pandore grande ouverte d’où se seraient échappés tous les personnages de ces récits qu’on nous a lu enfants.
Séduit, Vertigo lui confie également des couvertures de Batgirl. James Jean est ravi de relever ce nouveau défi ; « Je n’avais plus dessiné de super héros depuis mes 17 ans ! ». De nombreuses autres couvertures de comics suivent. Green Arrow, mais aussi les Quatre Fantastiques ou Batman War Crimes. « J’essaie de faire les couvertures de super héros plus graphiques et dynamiques, tandis que les couvertures de Fables sont plus subtiles. » Depuis, sa carrière est au beau fixe, ponctuée par de nombreux prix de dessins prestigieux. Parmi ses clients, Nike, New York Times, Dark Horse comics, ou Warner Bros... Il réalise en moyenne entre 8 et 12 illustrations par mois, et doit même refuser certaines propositions par manque de temps, à son grand regret.
Ses travaux ont donné lieu à plusieurs publications. Process Recess est le premier recueil de James Jean. Ce petit livre rouge à reliure noire de 250 pages regroupe de nombreux travaux réalisés entre 1999 à 2004. On y trouve des croquis de voyage et des illustrations, au stylo, au crayon, à l' aquarelle ou encore à la peinture. Process comme processus. Processus de réflexion, de mise en forme de dessin. Il s’agit donc des croquis et d’esquisses qui remplissent son journal de voyage, foisonnent, se chevauchent, entrecoupés de notes écrites au stylo bille d’une écriture élégante, fine et serrée. Puis Recess. « Recess parle d’enfance et de fantômes ». Un mot qui signifie « récréation », mais aussi « recoins ». Récréation pour les enfants qui jouent à la balançoire, à la corde à sauter, où attendent le bus. Recoin pour les choses obscures, les méandres de l’esprit et de l’imaginaire qui viennent se fondre dans l’illustration, comme ces fantômes aux airs de Yôkaï japonais glissant derrière les fenêtres, les cris, les sirènes, l’impossible. Un voyage dans l’esprit de James Jean qui contient aussi peintures et expérimentations. Edité pour la première fois début 2005, réédité en 2006, les deux versions du livres sont toutes deux très vite épuisées. Il y a également Process Recess 2 sorti en 2008, portfolio grand format regroupant des illustrations plus récente, et Fables Cover Collection, sorti en novembre 2008, qui regroupe les couvertures réalisées pour la série. |
En plus de son site internet et de son blog, sur lequel il vend aussi des croquis, James Jean a lancé le site Polite Winter, en collaboration avec Kenichi Hoshine. Un dialogue artistique où les images de l’un et l’autre se répondent, parfois accompagnées d’un court texte. Chaque nouvelle mise à jour est nommée « Last Breath ». On y retrouve une fois de plus la poésie inhérente à tout ce qui se dessine sous la pointe de son stylo.
Le stylo-bille est d’ailleurs un de ses outils préférés. Niveau technique, James Jean aime faire sa petite alchimie personnelle. Mélanger digital et peinture à l’huile ou à l’acrilyque, crayon à papier ou stylo bille.
Le logiciel Photoshop peut servir à exécuter entièrement une illustration ou n’apporter que la touche finale. Il dit n’avoir aucune préférence, mais a intensément besoin du rapport au papier. « J’adore dessiner, effacer et peaufiner un dessin avec des outils réels, physiques – c’est un sentiment proche de la sculpture ».
En 2008, James Jean tente une nouvelle expérience, Prada le contacte pour une série de visuels. Il réalise alors une grande fresque qui servira de décor au défilé féminin de prêt à porter printemps-été 2008. La collection elle-même est très proche de son univers, jeunes filles longilignes vêtues de robes légères en voiles . Plusieurs de ses motifs sont d’ailleurs repris et imprimés sur les tissus et les sacs. Leur collaboration se poursuit avec un court film d’animation en 3D, joliment appelé « Trembled Blossom », mettant en scène une de ses fées dans un monde étrange et fleuri où les insectes se transforment en escarpins. D’autres de ses illustrations ornent les murs des boutiques Prada lors de cette collection.
Avec des expériences aussi diverses, on peut se demander comment il se définit. Peintre, illustrateur, comicker ? Y-a-t-il toujours une distinction claire entre ces différents domaines ? « Beaucoup d’illustrateurs font des comics aujourd’hui, et vice versa. On peut faire de la peinture, des illustrations, des comics, faire des figurines, ou créer sa propre ligne de mode. On peut faire tout ce qu’on veut, les frontières sont tombées. »
Ses illustrations sont un condensé de poésie, remplies de milles subtilités et symboles, dont les couvertures de Fables sont l’apogée, féériques et sombres. Des couleurs incroyablement lumineuses, tantôt vives et colorées, tantôt subtiles et éthérées. Un trait tout en courbes, faisant paraître les articulations des personnages presque élastiques. Une ligne souple, associée à sa lumière si particulière, blanche, très contrastée, qui illumine des compositions travaillées fourmillant de détails, sans être pour autant surchargées. James Jean sait renouveler son style et varier les compositions et les ambiances, sans doute grâce à la palette de techniques qu’il maîtrise. Il cherche toujours à se dépasser. La preuve, il continue à travailler son trait en assistant à des cours ! Le résultat de ces sessions de nu est visible sur son blog.
Lorsqu’on lui demande ses influences, il cite Jim Lee, Dave Cooper ou Chris Ware. Les japonais Hokusai, Hiroshige et Yoshitoshi l’inspirent pour les couleurs et la composition. Il insiste également sur ceux qui furent ses professeurs à l’école de dessin, Jim McMullan, Steve Assael, et Thomas Woodruff.
James Jean vit maintenant à Los Angeles. Lorsqu’il ne dessine pas, il aime jouer de la trompette, instrument fascinant selon lui, qui est d’ailleurs un élément récurrent de ses dessins, tout comme les lotus, les balançoires ou les loups. Lorsqu’on l’interroge sur un projet de comic, il répond qu’il n’est pas très doué pour raconter des histoires. Cela ne l’a pas empêché de réaliser une huitaine de pages monochromes pour le hors-série Fables : 1001 Nights of Snowfall, l’histoire de la princesse et la grenouille. Qui sait ce que James Jean nous réserve pour les prochaines années ? En attendant, ses illustrations nous racontent déjà bien assez d’histoires magnifiques.
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